Du vivant en bouteille

JUIN 2019
Après cinq jours intenses de vélo, et en grande partie sous la pluie, j’arrive à Anetz (attention à ne pas prononcer le z!), entre Angers et Nantes. Rencontre avec une famille de bons vivants, attachante et passionnée, qui aime partager leur amour pour la vigne et le vin.
Domaine de la Paonnerie, Agnès, Jacques et Marie Carroget.

jeune vigne

Chez les Carroget, il y a souvent de l’animation, ça bouge tout le temps, c’est vivant. Je l’ai compris le soir même de mon arrivée, lorsque deux des quatre bœufs de la famille se sont échappés de leur enclos. La deuxième fois en moins de deux semaines. Ni une ni deux, nous voilà à tenter de les rattraper. Une transhumance précipitée. C’est dans ce tohu-bohu que je fais la connaissance express de l’une des filles, la pétillante Rachel, et d’amis de la famille, toujours disponibles à prêter main forte. Jacques réussit à les calmer (les bœufs, pas les amis), à coup de « petit petit » bienveillant. Heureusement, car moi je n’ai jamais eu à retenir des bœufs curieux de voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Quand Agnès m’a donnée une canne, pour aider à « faire barrage », j’ai pris tous mes airs d’assurance, mais, entre nous, j’espérais qu’ils ne passeraient pas par moi.

Si Jacques n’avait pas fait de vin, il aurait certainement été éleveur. Quelque part, il l’est un peu aussi.Il a une relation particulière avec ses bœufs, plus qu’avec les moutons ou les oies, il dit. Les animaux font partie du quotidien de la famille. Ce sont des compagnons dans le travail de la vigne. L’hiver, les moutons Ouessant aident au désherbage dans les parcelles, tandis que le cochon rofrof laboure. Jacques essaie t’introduire des oies, dont le rôle sera également au désherbage et à manger les escargots trop invasifs. Pour le moment, elles s’habituent à la présence de Jacques, à moins que ce ne soit l’inverse. Parfois, les animaux finissent aussi dans l’assiette, une viande paysanne d’un élevage qui a du sens.

La flore a aussi une grande importance à La Paonnerie. Sur les parcelles de la famille, qui, réunies forment environ 15 hectares, on ne fait pas la guerre aux herbes folles. Elles ne sont pas toutes nues les vignes. Elles vivent avec les coquelicots, la camomille matricaire, les blés, les petits pois sauvages, et parfois même le liseron. Tant que ce dernier n’est pas trop envahissant, il a le droit d’existance. Cette flore est aussi indicatrice de l’état du sol. Jacques s’inspire beaucoup de l’agrobiologiste Gérard Ducerf pour comprendre son sol par les plantes, dites bio-indicatrices. Et comme dit Jacques, « si j’intégrais la biodiversité dans le bilan comptable du domaine, cela changerait beaucoup ».

Des vignes vivantes

Je suis arrivée en plein « ébourgeonnage ». Il fait chaud, et il faut se baisser sur chaque vigne pour  couper les rameaux en surnombre. Après avoir déchiffré le vocabulaire technique, je comprends qu’il faut toujours penser à la récolte prochaine. Cette étape permet d’éliminer les pousses inutiles, d’aérer la vigne. C’est un peu la coupe de cheveux avant l’été. On garde un beau rameau, souvent le plus bas, qui servira à faire un futur cep, un pied de vigne. « Attention quand même à ne pas couper ceux qui ont des grappes, on n’a déjà pas beaucoup de récolte ! », me dit Marie, la deuxième fille des Carroget, qui a abandonné sa vie de brocanteuse parisienne pour être vigneronne, il y a deux ans. Mes mains néophytes et tremblantes se lancent avec l’angoisse de faire plus de mal que de bien. Je ne suis pas sûre d’avoir bien compris mais j’y vais, avec mes meilleures intentions. Le travail est fastidieux mais les heures passent vite. Ici et là, des odeurs de jasmin et de vanille, le raisin est en fleurs. Le lendemain, nous allons cette fois sur une autre parcelle, afin de tuteurer les jeunes vignes. Heureusement le gel survenu il y a quelques mois semble ne pas avoir fait trop de ravages.

Louise, qui travaille pour les Carroget, tuteure les jeunes vignes.

Les mains expertes de Jacques

Le domaine de La Paonnerie est passé en agriculture biologique en 1997. Dans les années 1980, Agnès et Jacques y songeaient déjà, mais ils n’avaient pas osé se lancer. « On avait peur « , lance Agnès. Un ami vigneron leur avait dit qu’ils perdraient 80% de leur clientèle et 50% des récoltes. « Le humus foutait le camp et nous étions ruinés, et pas que financièrement »; c’est le constat qui les poussa à changer de pratiques. Ca, et l’envie de « retrouver le village », et le goût des vins du grand-père, dont il a presque tout appris, et d’être plus autonomes (ils vendaient alors une partie de leurs raisins à une coopérative). C’est à la génération du père de Jacques, que la « chimie est arrivée au domaine ».  » Mais le changement était nécessaire », précise Jacques. Il a fallu « désapprendre ce que nous avions appris de mauvais ». La transition est difficile, mais logique pour cette famille qui s’inscrivait depuis un moment dans une démarche de consommation bio et locale. Agnès et Jacques retrouvent le plaisir et la fierté d’accompagner la vigne.

Jacques et Agnès Carroget

En plus de l’agriculture biologique, le domaine passe en biodynamie en 2012, symbolisé par l’obtention du label Demeter.  La biodynamie tend à réduire significativement tout intrant exogène pendant la production de raisin et la vinification. Les ajouts autorisés lors de la vinification sont beaucoup plus limités que ceux de l’agriculture biologique. La biodynamie chercherait l’équilibre de l’écosytème, entre le sol, la flore et la faune. Au-delà de pratiques agricoles relativement similaires à celles de l’agriculture biologique, il existe des pratiques spécifiques à la biodynamie, comme « les préparations biodynamiques », à base de plantes, de bouse de vache, et parfois de quartz, visant à « agir énergétiquement sur l’équilibre de la ferme »,  et la prise en compte des « rythmes cosmiques », c’est-à-dire des cycles lunaires, ou de l’influence générale des planètes. La ferme est considérée dans son ensemble comme un organisme vivant, et les éléments qui la composent, comme des « organes qui fonctionnent en interactions»
(cf Demeter). La biodynamie est souvent critiquée par son aspect « ésotérique », on lui reproche son manque de rigueur scientifique. Moi-même sceptique, je lui demande ce qu’il répond à ces critiques. « Qu’est-ce que la Science ? », me répond Jacques, peut-être pour éluder ma question, suivi de l’un de ses fameux silences éloquents. Peu importe que Jacques cause de cosmos et même de fées, mes yeux, mon nez et mes oreilles sont formels, le vivant ici est cajolé et le rend bien. Jacques dit souvent qu’on s’est séparé de la Nature et qu’il faut s’y reconnecter.

L’industrialisation croissante de l’agriculture, en particulier depuis les années 1980, est allée de paire avec le développement de la mondialisation de la production, la libéralisation des échanges et des marchés financiers, mais aussi de la révolution technologique. Ces processus ont contribué à déposséder les paysan.ne.s de leurs savoirs et liens à leurs territoires. Petit à petit, ils.elles disparaissent ou deviennent « gestionnaires », ou « chef.fe.s d’exploitation », dépendant des nouvelles inventions technoscientifiques. Standardisation du vivant et des paysan.ne.s, pour répondre aux besoins de la productivité, c’est ce qu’on a appelé le Progrès.


Depuis que la famille est sortie du « tout chimique », elle tente, à travers les pratiques et les mots de « se reconnecter au vivant ». Et puis, « il n’y a rien de plus beau que d’accompagner la nature », souffle Jacques.
C’est certainement ce que j’ai appris de ces quelques jours à La Paonnerie : pour renouer avec le vivant, il faut certainement passer par le sensible.

Au-dessus de la cave, le grenier sert à entreposer et à sécher les plantes médicinales. Fougère, achillée millefeuille, consoude, camomille, pyrèthre, récoltées en forêt ou dans le jardin ; elles serviront à faire des « tisanes », du purin et autres préparations pour lutter contre les insectes invasifs, le mildiou, le redoutable champignon, ou pour renforcer la vigne.  Jacques se souvient encore lorsqu’il devait se cacher pour répandre le purin d’orties, interdit en viticulture jusqu’en 2011. 

A La Paonnerie, les vendanges se font manuellement et pour transformer les sucres en alcool, pas de levures artificielles. Les Carroget n’utilisent pas non plus d’additifs pendant la vinification et n’ont pas recours à la filtration. Conclusion, « Mon vin, c’est du raisin », dit Jacques, et d’ajouter que « le vin, c’est un remède, il ne faut pas l’oublier ». Son remède, il le vend même au Canada, en Corée, ou encore au Danemark. Dans la région, Jacques et Agnès co-organisent régulièrement des dégustations et des événements pour faire découvrir leurs façons de produire. Jacques, il préfère qu’on boive son vin plutôt qu’on en parle, boire du vin, pour lui « c’est boire l’histoire, la géographie, la relation avec la plante, ce n’est pas verbalisable en termes d’émotions ».



Même si Jacques n’aime pas les étiquettes, il fait partie de ces pionniers du vin nature, et du combat pour sa reconnaissance. Ce qui l’énerve, Jacques, c’est surtout qu’on l’empêche de faire, qu’on lui ôte sa liberté de faire du vin comme il l’entend. Alors il me raconte une histoire de grenouille piégée dans de la crème pour m’expliquer qu’il faut toujours se battre, pour que d’autres modes de vie existent. « Il faut toujours se battre » répète-t-il encore. Membre d’honneur et perpétuel de Loire Vin Bio, il « a fait la guerre » avec les autres membres de l’association pour que les viticulteurs.trices en bio aient leur place dans les salons de vin. La guerre est difficile, l’association arrive par se faire une petite place mais finit par organiser ses propres salons, et ça marche. Puis, avec d’autres vigneron.ne.s installé.e.s sur les côteaux d’Ancenis, les Carroget fondent l’association « Pinards et jus d’Ancenis », pour valoriser les vins natures du territoire, avec ou sans appellation. Les viticulteurs.trices en vin nature font partie d’un petit réseau et s’entraident beaucoup, en particulier pendant les épisodes de gel et de mildiou. Les dernières années ont d’ailleurs été très difficiles financièrement, dues aux mauvaises récoltes. Agnès aimerait qu’une indemnité soit envisagée pour les vigneron.ne.s qui font face à ces catastrophes agricoles. «Si on perd nos récoltes, comment vit-on ? ». La Paonnerie enfante environ 50 000 bouteilles par an, à moi ça me paraît énorme, mais en fait ce n’est rien, comparé aux grands domaines viticoles. Malgré les difficultés, Agnès et Jacques continuent d’expérimenter de nouvelles techniques pour un vin toujours plus naturel. C’est à se demander s’ils s’arrêteront un jour.

Marie, apprentie vigneronne sorcière

L’avenir de La Paonnerie ne s’arrêtera pas avec eux, Marie, 6ème génération Carroget, reprendra sans doute le flambeau. Elle aussi a voulu « retourner au vivant », « agir pour enrayer sa détérioration ». Elle en avait marre de la ville, et voulait aussi se sentir libre, « et j’ai choisi la vigne », dit-elle en ironisant. Comme son père, elle aime la plante, l’accompagner. Apprentie vigneronne, apprentie sorcière, elle aime «soigner les plantes par les plantes ». Elle apprend tout de son père, même si certaines ruptures commencent déjà à se faire, « je ne veux pas d’un gros tracteur », me dit-elle avec conviction.  Une chose est sûre, ses vins auront certainement de sa vivacité et créativité. Elle a déjà la passion du métier et des pratiques biodynamiques, qu’elle souhaiterait partager avec tout monde. Quand je lui demande si le fait d’être femme dans ce milieu est un défi en plus, elle me répond: « le défi c’est déjà de faire du vin. »

Dernier soir à « La Pao ». Agnès et moi allons nourrir les moutons, tandis que Jacques va voir ses bœufs. Le petit rituel du soir. On tombe vite sous le charme des vins de « La Pao », comme de ceux.celles qui les font. Des gens honnêtes, francs, humbles, chaleureux, comme leur vin. Mais surtout des passionné.e.s de leur métier, de leur terroir, de la vie. Jacques a dit « j’ai de la tristesse pour ceux qui ne sont pas paysan, ils doivent s’emmerder. Il doit leur manquer quelque chose. » Ce qui est certain, c’est que sur ce petit tronçon de la Loire, on ne s’emmerde pas!


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