De consomm’acteur à paysan, semer des graines de changement

Guidel, juin 2019, chez les « biosemeurs de sens »

9 heures, la chaleur se fait déjà sentir. La canicule a fini par arriver en
Bretagne. Pour ma première journée d’activités maraîchères, nous commençons par les récoltes. Je découvre le joli terrain de la famille, accolé à leur maison. Je laisse échapper un « waou! » spontané d’émerveillement, ce à quoi Jérôme me répond qu’ils ont souhaité penser l’esthétique de leur projet, qu’il était important pour eux d’imaginer le beau, d’être bien dans leur espace de travail et de vie. Pari réussi! Un ami paysagiste les a aidés à concevoir les haies, « pour qu’elles soient mellifères et nourricières », m’explique Céline. Après avoir passé le poulailler, je me dirige vers les serres. A ma gauche, des buttes de cultures en arc-de-cercle, des fleurs qui dépassent ici et là, des ballons effaroucheurs qui se fondent dans le décor, des arbres fruitiers; à ma droite, la fraiseraie et la mare.

Jérôme me donne une épinette et un seau de récolte. Il m’explique quelle est la taille idéale pour couper les courgettes avant que nous nous enfoncions entre les rangs buissonants. Les grandes feuilles urticantes s’accrochent à la peau. Il faut bien les soulever pour ne rien manquer. Nous déposons les courgettes jaunes et vertes délicatement dans les cagettes, les têtes contre les parois pour éviter que leur peau, fragile, ne s’abîme. Les client.e.s n’admettent que rarement les éraflures. Nous nous en sortons avec deux belles cagettes et quelques égratignures. Nous passons ensuite à la serre des tomates, dont les pieds pourraient presque toucher le plafond, enroulés autour de la corde qui sert de tuteur. Pour une belle récolte, il faut choisir les fruits les plus rouges, le cul tendre, les couper au niveau de ce qui ressemble à un coude, au-dessus du pédoncule, et les déposer la tête en bas. Les feuilles ont une délicate odeur herbacée. Il est agréable de toucher la peau lisse du fruit, de le sous-peser pour en deviner son mûrissement, de l’observer pour vérifier la juste couleur, puis d’entendre le bruit de l’épinette qui coupe la tige. Cette relation émotionnelle avec l’aliment et le vivant de manière générale, donne à celui.celle qui la vit, un certain enchantement, une poésie. Tout au long de la semaine, entre semis, plantations et récoltes, il était émouvant de vivre la naissance de l’aliment, depuis sa germination dans la terre jusqu’à son mûrissement et sa valorisation dans l’assiette. Il a surtout été question du soin apporté au vivant, tant à la terre qu’à l’humain. C’est d’ailleurs un mot qui revient souvent dans la bouche de Céline, elle qui était kinésithérapeute. Son sourire laisse deviner sa douceur et sa joie de vivre. Panser les blessures, Céline, aujourd’hui maraîchère, continue de le faire. C’est certainement ce qui l’a aussi amenée à mettre les mains dans la terre.

De consomm’acteur à producteur

Les tomates, c’est la culture qui rapporte le plus l’été. Juin a été mauvais et les récoltes sont tardives. Dans l’une des serres, les tomates sont encore vertes. Ce n’est pas faute d’en avoir planté, Céline et Jérôme ont un peu plus de 600 pieds de 14 variétés différentes, dont l’Orange queen, la Marmande, l’Andine cornue, la Coeur de bœuf, la Rose de Bern ou encore la Saint Pierre. De quoi fournir les clients du samedi matin et du mardi soir pour la vente à la ferme et les biocoop du coin. Cette année, il y a un défi supplémentaire: le marché de Guidel-plage en juillet, avec l’espoir de mettre du beurre dans les épinards, grâce au potentiel touristique du lieu. « Mais si on n’a pas de tomates ni de concombres, on ne va pas aller loin », s’inquiète Jérôme. Pour les concombres, c’est mal parti, les pucerons ont attaqué une bonne partie des plants. Après trois ans de reconversion, et malgré les incertitudes de leur quotidien, le couple ne semble pas dépourvu d’optimisme, ni de volonté.

Les enjeux alimentaires ont rattrapé Jérôme lorsqu’il était boucher charcutier. « J’ai pris conscience de toutes les merdes qu’on ajoutait dans les préparations. Je me disais que ce n’était pas normal. Je n’avais pas envie d’en manger après ça. » Jérôme change ensuite de métier pour travailler au rayon primeurs d’une Biocoop. C’est là que l’amour des légumes se développe davantage. Reconnaissant de cette expérience, il reste cependant critique, déplorant, entres autres, que sa direction accepte tout de même des « légumes bio d’Italie ». Tout n’est pas parfait, même chez Biocoop. Céline et lui font de plus en plus attention à leurs achats alimentaires, « c’est simple, on ne mange que bio à la maison », et s’informent sur le sujet. De l’alimentation, le questionnement se porte naturellement sur leur consommation globale. « Puis, à un moment on s’est dit qu’il fallait changer tout notre mode de vie », lance Jérôme. Et, progressivement, l’envie se fait « d’aller plus loin, de ne plus être simplement consomm’acteurs, mais d’agir. » Céline souligne qu’il s’agissait par ailleurs d’avoir un projet de couple et de vie.

Le couple tente d’abord de s’installer au Maroc, mais rentre finalement en France. Après quelque mois de woofing et un brève passage à la ferme du Bec Hellouin (Normandie), c’est en Bretagne que le choix s’arrête, « pour être proche de la famille ». Il faut dire que ce couple de jeunes quarantenaires a maintenant un petit garçon, Eliot, prénom inspiré d’Eliot Coleman, une référence pour l’agriculture biologique, dont les pratiques ont largement inspiré Céline et Jérôme. La famille a de la chance, elle trouve une maison avec un terrain suffisamment grand pour cultiver et obtenir le statut d’exploitant agricole. « Rechercher une terre est un parcours du combattant quand tu n’es pas encore paysan et plus encore, quand tu n’as pas de diplôme agricole. Ce qui est notre cas. Le diplôme peut aider pour avoir une légitimité mais les agriculteurs déjà en place resteront prioritaires pour l’acquisition des terres. Il faut s’accrocher et persévérer. » Comme eux, ils.elles sont de plus en plus nombreux à sauter le pas de cette reconversion. En France, la reprise d’une ferme « hors cadre familial » a doublé en 10 ans, représentant 30% des installations. (Reporterre, 2016). Des installations nécessaires, face au déclin de la population agricole, faute, entres autres, de repreneur, même au sein de la famille. Animé.e.s par l’envie d’autonomie, de liberté, ou de rupture avec le monde industriel, les raisons sont diverses, mais ces « néo-ruraux » montrent que l’on peut penser la terre autrement. Ils et elles tentent d’habiter ces interstices de possible. Prendre conscience de ces citadins qui bouleversent leurs habitudes, font le pas d’aller vers une vie plus sobre et en lien avec vivant, nous interrogent forcément sur notre propre façon d’habiter la terre et de consommer. Par ailleurs, même si le mouvement des néo-paysans reste marginal et dispersé, leur rôle dans le questionnent des enjeux agricoles est indéniable. A Guidel, Céline et Jérôme, les « biosemeurs de sens », font partie de ces courageux.ses qui ont voulu mettre leurs convictions en pratique.

Des idéaux à la pratique

Quand on s’intéresse aux enjeux alimentaires, on privilégie généralement les circuits courts, une alimentation locale et bio, et on se fait souvent un idéal de ce que devrait être l’agriculture écologique. En pratique, cet idéal est parfois plus compliqué à mettre en œuvre. Avant de s’installer dans le Morbihan, le couple demande conseil à un ami maraîcher de Saint Malo, qui les avertit: « vous voulez faire tous vos semis et en plus n’avoir que des variétés anciennes, vous ne survivrez pas. » On a tout de même tenu tête sur les hybrides, me dit Jérôme, on achète quelques plants à un pépiniériste bio et on fait aussi des semis, surtout quand il nous propose que des hybrides, comme pour les choux ». Les trois premières années sont compliquées, les investissements sont aussi conséquents, alors il faut faire des concessions, y aller doucement. Comme ces bâches en plastique, dans la serre, pour couvrir le sol . « Quand des woofers viennent sur la ferme et voient nos bâches, ils nous disent que ce n’est pas de la permaculture, parce qu’on ne paille pas. C’est facile à dire », s’énerve Jérôme. J’aimerais bien mettre des bâches biodégradables , mais c’est à changer tous les trois ans et c’est très cher. La paille, on a essayé, c’est énormément de travail en plus et ça n’empêche pas les mauvaises herbes ». l’expérimentation suit son cours, avant de trouver la solution qui convient. En attendant, il faut parfois renoncer à un idéal. Jérôme et Céline sont tout de même fiers de leur technique de culture en serre. Tous les ans, ils déplacent leurs cinq serres, pour réaliser une rotation de cultures. Une année sur deux, la terre vit avec les aléas naturesl. Ils ont constaté que la vie du sol était nettement plus riche, et cela leur permet aussi de prolonger leurs cultures d’été.

En imaginant leur ferme, Céline et Jérôme souhaitaient montrer qu’il est possible de cultiver en quantité sur un espace restreint. Ils ont ainsi réfléchi à la meilleure façon d’optimiser leur 1100m2 cultivés. Outre l’association de plantes, avec, par exemple, des variétés qui poussent verticalement et d’autres qui restent plus au sol (tomates/chou rave ou salade), ils ont aménagé l’espace de sorte à avoir de petites allées et pas de zones de retournement. Dans chaque serre de 5m de large , ils ont pu ainsi prévoir cinq planches (allées) de cultures. Ce sont près de 130 variétés de fruits et légumes qu’ils cultivent, dont plusieurs sous-variétés. Dans ce petit espace, pas de place pour la mécanisation, tout le travail est manuel. Le couple loue aussi une parcelle, à quelques kilomètres, à un ancien apiculteur. Celle-ci est dédiée aux cultures d’hiver, dont 8 variétés de courges et 11 de choux. C’est une bonne rentrée économique pour le couple, mais aussi beaucoup de travail en plus, pour seulement quatre mains. Là aussi, l’idéal d’une vie moins stressante en campagne peut parfois s’ébranler. Avec du recul, le couple reconnaît qu’il aurait peut-être « fait les choses autrement ». Jérôme regrette de ne pas avoir accepté cette proposition de travail à mi-temps, ce qui aurait garanti une rentrée d’argent fixe tous les mois. « Peu de maraîchers vivent bien, c’est avant tout un acte militant », affirme Jérôme. Céline, ajoute « Nous savons que nous travaillons pour quelque chose de beau, qui a du sens. Mais ça ne doit pas aller jusqu’à trop sacrifier notre famille ». Le couple savait que le projet allait demander beaucoup d’investissement physique, « mais pas à ce point », reconnait Jérôme. Les trois premières années ont tout de même été positives et les retours financiers vont croissants, de quoi les encourager à continuer.

« Semer des graines de changement »

On sent parfois Jérôme en colère et désabusé. « Les générations futures devront se battre pour réparer nos conneries. C’est honteux ce qu’on leur laisse. Et on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas. Je suis très inquiet de l’avenir qui se profile pour mon fils. » Il aimerait que le changement s’opère plus rapidement, que « les gens lâchent les grandes surfaces, ne mangent plus hors saison et surtout viennent voir le maraîcher de leur ville ». Il regrette parfois qu’il n’y ait pas assez de voisins à venir à leur vente en direct. Céline et Jérôme le disent, ils ont finalement plus à offrir que la demande. « Nous touchons qu’une quarantaine de familles alors que Guidel compte plus de 11 000 habitants ». Cependant, Céline insiste sur les liens qui se sont créés avec leurs voisins qui viennent à la ferme « plus que des clients fidèles, nous pouvons compter sur eux, notamment pour les coup de rush, les déplacements de serres ou même pour garder Eliot ».
En cueillant les courgettes, Jérôme souligne aussi qu’ils ont du, à regret, arrêter quelques variétés anciennes ou en diminuer la production, contre des variétés plus « classiques ». « La plupart de nos clients ont encore une vision très standardisée du légume. On a par exemple arrêté de faire du concombre long, car le non-hybride est tordu, et les gens n’en veulent pas. Ils cherchent encore des légumes parfaits. Ou encore l’aubergine blanche, car ils ne savent pas quoi en faire. Le Brocolis sauvage n’a pas marché non plus. Financièrement, on ne peut pas. C’est déjà compliqué de faire des plants différents. » Jérôme ajoute que les quelques magasins Biocoop avec lesquels le couple travaille ne valorisent pas non plus les variétés non hybrides. « Je serai payé pareil qu’un maraîcher qui produit une courgette F1. Ce n’est pas encourageant. » Au moment où je quitte la ferme, l’acheteuse du réseau Biocoop de Guidel, semble avoir entendu la requête. Une nouvelle graine qui a germé.

Le samedi, c’est aussi l’occasion d’échanger des recettes

Céline est plus optimiste. « Je veux garder l’espoir. Et je suis heureuse d’avoir la sensation qu’on participe à semer des petites graines de changement ». Le samedi matin, c’est justement l’occasion d’expliquer aux client.e.s pourquoi les concombres ne sont pas parfaits et de montrer que les blettes peuvent être aussi roses ou jaunes. On y échange aussi des recettes. Céline aime particulièrement partager son expérience avec les woofers. « Même s’ils n’en font pas leur métier, j’aime croire que ça a éveillé quelque chose en eux, qu’ils comprendront mieux le prix de leur alimentation et feront de meilleur choix de consommation. » Pour elle, il faut accepter ça prenne du temps, et qui sait, peut-être même que le voisin finira par venir le samedi matin.


Samedi, 18h, après une dure semaine sous le soleil harassant, nous filons à la plage. Le petit Eliot est aux anges. Le couple a su ne pas se laisser submerger par leur nouvelle vie professionnelle, en aménageant des plages horaires dédiées à la famille. Pas évident quand le bureau est à la maison, et que les journées finissent rarement avant 19h. Le temps de trouver rythme et stabilité, la ferme leur apporte déjà ce qu’ils cherchaient: indépendance, sens, beauté du vivant, et prendre soin. Je quitte les adorables Céline et Jérôme, et le malicieux Eliot avec la certitude que les petites graines qu’ils sèment vont faire leur chemin. Montrer, informer, et, dans leur cas, faire goûter, et voilà que la magie opère déjà.

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