Europacity: la Bourse ou la vie

Ce dimanche 8 septembre, iels sont bien une cinquantaine à participer à la ZADimanche, dont certain.e.s courageux.ses qui y ont passé la nuit. En matinée, des courges ont été récoltées et forment un tas mis à disposition sur un côté de l’allée terreuse qui mène au point de rendez-vous. A gauche, un champ de maïs, à droite, la D170; une vue qui résume bien les revendications des camps opposés au projet Europacity: la défense de la terre nourricière et du vivant contre celle du bitume et du « développement ».

Une femme s’affère encore au potager partagé, où la bourrache danse avec le vent et les courges virevoltent. « Ca montre bien la fertilité de la terre », me dit-elle. Cette habitante de Villiers-le-bel vient régulièrement sur le triangle, « ce projet, ça ne tient pas debout. Comme leur soi-disant création d’emplois. Alors on est là, pour que ça ne se fasse pas. En plus, il y a une bonne ambiance. Et il n’y a pas que des cheveux blancs. Ils disent ça dans les médias pour discréditer le mouvement. Mais il y a des gens de partout et de tout âge. » Deux jeunes étudiantes en géographie à la Sorbonne ont aussi fait le déplacement. Elles aussi, apprécient l’ambiance de ces rencontres.

« A force, on crée des attaches. Aujourd’hui, on construit une table, je veux la voir, la prochaine fois. C’est ce qu’on fait ici, on construit, on pense à l’avenir du lieu. C’est l’une des dernières terres cultivées autour de Paris, c’est important. » L’une d’elle confie: « Au début, j’avais peur d’être vue comme la petite parisienne qui se mêle des affaires de banlieue. Ce n’est pas évident de venir seule, même quand le mouvement nous tient à cœur. Et puis finalement, il y a une très bonne ambiance, c’est très mixte et intergénérationnel. » Les deux amies souhaitent participer à la marche citoyenne, qui se tiendra du 4 au 5 octobre, et défilera depuis le triangle de Gonesse jusqu’à Matignon. Et après? « Oui, on sera là aussi, même si la répression fait peur. Mais on doit défendre cet espace ».

Cet espace dont il est question, c’est le Triangle de Gonesse, composé de près de 700 hectares de terres agricoles d’une grande qualité, situé à 15 kilomètres de Paris, entre les aéroports Roissy-Charles De Gaulle et du Bourget. Le Triangle n’est pas habitable, du moins pour l’humain, à cause de la pollution sonore. Mais qu’à cela ne tienne, on bétonnera quand même. Pas question de garder des espaces « vides ». A croire que pour nos dirigeants, il est difficile de comprendre que pour habiter la terre, il est justement nécessaire de penser sa « non-habitation ». Alors, dans le contexte de l’aménagement du Grand Paris, le triangle a été inscrit comme Zone à urbaniser en priorité. Vite vite vite! Depuis 2010, cet espace est menacé par le groupe Auchan (sous la filiale immobilière, Immochan) et un investisseur chinois (Wanda), qui comptent y installer un centre commercial hors norme, Europacity, incluant 500 boutiques de luxe, hôtels, un centre aquatique, des salles de concert, une piscine,une piste de ski artificielle, entres autres. Pour attirer les 31 millions de visiteurs espérés par an (plus du double de Disneyland Paris, Mickey n’a qu’à bien se tenir!), une gare a aussi été promise, pour desservir la ligne de métro 17-Nord. Au total, il serait question d’artificialiser 300 hectares de terres agricoles pour construire la ZAC (Zone d’aménagement concerté), dont 80 hectares pour le seul projet d’Europacity et le reste. Make Gonesse great again!

En 2011, se constitue le Collectif pour le triangle de Gonesse (CPTG), pour mener des actions de mobilisation contre Europacity. La suite ressemble à une partie de ping-pong, entre autorisations et annulations d’arrêtés préfectoraux, pour la création de la ZAC, indispensable pour la construction du complexe. En mars 2019, l’un des derniers rebondissements de l’affaire, le tribunal de Cergy-Pontoise annule le dernier Plan local d’urbanisme. Le tribunal met en avant les effets négatifs de l’urbanisation de terres fertiles, alors même que les retombées économiques d’Europacity, particulièrement en matière de création d’emplois, semblent très floues. La mairie de Gonesse, largement favorable à Europacity, fait appel. Le 11 juillet 2019, la Cour administrative d’appel de Versailles annule le jugement du tribunal de Cergy-Pontoise et rejette les conclusions du CPTG et de France Nature Environnement. Encore une victoire pour le bitume.

Faut-il rappeler que le Plan biodiversité du gouvernement prévoit de lutter contre « l’artificialisation des espaces naturels et agricoles », de  » favoriser un urbanisme sobre en consommation d’espace », et de mettre en œuvre « la séquence éviter-réduire-compenser »? On peut effectivement se questionner sur la pertinence du projet d’ Europacity. Si notre président, star du climat, aime ponctuer ses discours des fameuses allocutions: « Il n’y a pas de plan B car il n’y a pas de planète B », dans les faits, le plan B pour le Triangle semble bien tracé, et c’est le plan Bitume. Dans un contexte de réchauffement climatique sans précédent, les terres agricoles de bonne qualité se font de plus en plus rares, pourtant indispensables pour nous nourrir une population grandissante, mais aussi pour contenir ce même réchauffement climatique, les sols permettant de stocker le carbone. Le Plan Biodiversité du gouvernement n’insiste-t-il pas aussi sur la nécessité urgente de freiner la perte de la biodiversité fragilisant nos écosystèmes, et par là même nos conditions d’existence? Europacity est un projet suicidaire. Même les promoteurs font de l’humour, assurant s’engager pour  » l’exemplarité dans la lutte contre le réchauffement climatique, la préservation de l’environnement et le développement de la biodiversité » (voir europacity.com). On pourrait presque tomber dans le panneau.
Face aux inondations, à la pollution ou encore aux canicules, quel dirigeant politique n’a pas encore compris l’importance de préserver les sols et l’humus, ces climatiseurs naturels. A quels besoins vitaux répond Europacity? Même l’argument de la création d’emploi est sérieusement remis en cause, les opposants soulignant la précarité des emplois proposés, mais aussi le décalage entre les qualifications des habitants locaux et de ces mêmes emplois, sans compter la destruction de petits commerces alentour, ne pouvant faire face à la concurrence. Par ailleurs, Bernard Loup, président du CPTG, rappelle aussi qu’ Europacity n’a pas été pensé pour les Gonessiens, qui ne pourront pas s’offrir régulièrement les luxes du complexe.

Bernard Loup, président du CPTG
« du blé, pas du béton »

Un couple de Villiers-le-Bel, présent à la ZADimanche proteste:

« Il y en a assez de la bétonisation à tout va, des centres commerciaux qui ne marchent pas. Il n’y a plus aucun espace vide. On se sent asphyxier. Gamin, où j’habitais (Le Blanc-Mesnil), il y avait des champs de tulipes. Maintenant ce sont des entrepôts. Il faut préserver ce qu’il reste de verdure. Europacity est un non-sens. On veut mettre des jardins sur les toits de Paris et on n’est pas capable de maintenir le peu de terre qui reste. La terre elle est là! Mais on veut en faire une piste de ski! »

Un autre couple d’Aubervilliers arrive au déjeuner partagé. Ils sont accompagnés de leurs enfants en bas-âge:

« On leur a dit qu’on allait à une fête pour défendre des terres pour nous nourrir, et lutter contre des méchants qui veulent tuer des insectes et des végétaux ».

Pour ce papa cergyssois, c’est aussi un combat pour l’avenir, « 42 degrés cet été, et ils n’ont toujours pas compris! Je veux faire ma part. J’ai un fils, c’est aussi pour lui. Et le maraîchage ça me parle, ça a plus de sens. »

Le jeune homme fait écho au projet alternatif CARMA (Coopération pour une ambition agricole, rurale et métropolitaine). Né en opposition à Europacity, CARMA souhaite valoriser ces terres fertiles, en créant une « ceinture alimentaire » vertueuse et durable. Production, mais aussi transformation et distribution sont pensées pour le territoire et ses habitant.e.s. Accompagnement vers une agriculture biologique, ateliers de transformation et conserverie, cuisine collective, valorisation des déchets, espaces de formation et d’échange, soin donné à la biodiversité locale et à la préservation des espaces de nature, encouragement à la mixité territoriale, sont au programme de CARMA, à découvrir plus concrètement ici.

ZADimanche, repas partagé, construction, échanges pour habiter le lieu

Comme un dimanche sur le triangle, après avoir mangé, échangé et construit du petit mobilier en palettes; les ZADistes se préparent pour les prochaines actions. Un tournage s’improvise, pour promouvoir la marche des 4 et 5 octobre. On simule un embouteillage, pour évoquer la pollution et la saturation des réseaux routiers que va provoquer Europacity.
A la ZADimanche, jeunes, cheveux blancs, parisien.ne.s ou banlieusard.e.s, se surprennent à rêver d’un avenir plus vert, où les loisirs ne seraient pas toujours associés à la consommation, où les friches auraient leur place, où les courges et la bourrache continueront de se multiplier pour nourrir le plus grand nombre.

La lutte continue. Pour la suivre, c’est ici.

« Un autre monde est possible »


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