Trémargat cultive la solidarité

1 juillet 2019, tour de Bretagne à vélo

Il fait chaud, terriblement chaud.  Mon corps semble être en « pilotage automatique », et mes pensées vagabondent ailleurs pour tenter d’oublier la chaleur. Chaque descente est un soulagement  et m’apporte un peu de fraîcheur nécessaire pour tenir. Mais qui dit descente, dit montée. Alors injures et autres grognements fusent à nouveau ; je me crois sur un cours de tennis, faisant sourire les rares terriens que je croise. Je regrette d’avoir dit que la Bretagne est « relativement plate », et que « ça va être easy à vélo ». C’était mal connaître la géographie de mes terres. Ce 1er juillet, je pars de Pontivy à midi, après avoir tranquillement découvert son marché et m’être régalée d’une galette chèvre-miel. Mon application gps m’indique 50kms à parcourir, moins que d’habitude, je me dis « les doigts dans le nez », et, bien sûr, je ne fais pas attention à la topographie. J’aurais dû pourtant le voir venir, Tremargat, dont tout le monde parle, ne peut s’offrir si facilement. Il faut sortir du littoral touristique des Côtes d’Armor,  et des grands axes routiers, s’enfoncer dans les terres boisées, vallonnées et granitiques des Monts d’Arrée, serpentées par le Blavet.
On sent partout la présence de l’eau, particulièrement dans la générosité de la végétation ; lichens, mousses et hautes fougères cohabitent avec les humain.e.s. Sur mon chemin, les arbres semblent animés et me susurrer des légendes. L’imaginaire breton a dû s’exprimer avec  créativité ici.

Trémargat, engagements écologiques et politiques

Baptiste et Anne-Marie m’attendent avant 16h. J’arrive comme une fleur, desséchée, à 17H30. A 13 kms de Rostrenen, Tremargat, charmante commune de moins de 200 âmes, « laboratoire d’alternatives à ciel ouvert » comme elle est souvent décrite, attire et inspire pour ses engagements écologiques et politiques. Pour me rendre au Jardin de Lampoul, la micro-ferme d’Anne-Marie et Baptiste, je passe par le petit centre-ville, que j’ai presque l’impression de connaître, tant il y a eu de presse sur Tremargat. Habitué.e.s aux caméras et visites médiatiques, j’imagine les habitant.e.s lassé.e.s de ces incursions dans leur vie, elleux qui sont justement venu.e.s chercher tranquillité et simplicité. Dans les années 1970, Tremargat, comme de nombreuses communes de Centre-Bretagne, se dépeuple. De nombreuses parcelles sont mises en vente pour de modiques sommes, attirant néo-ruraux et « hippies» soixante-huitards, en quête d’un autre mode de vie, qui s’installent aux côtés des quelques résistant.e.s. Tremargat est aujourd’hui la preuve que démocratie participative, convivialité et solidarité peuvent structurer un territoire.

Trémargat kafé

Trois personnes sont assises à la terrasse du Tremargat Kafé et sirotent une bière locale, tandis que d’autres font leur courses à l’épicerie associative, deux principaux rendez-vous de socialisation du village. Le café, qui fait aussi auberge, fonctionne grâce à ses bénévoles et ses deux employés. C’est aussi un lieu culturel et de rencontres, où sont régulièrement organisés concerts, projections et débats. L’épicerie est gérée par des bénévoles, et, à la demande des habitant.e.s, proposent des produits bio, locaux et à prix coûtant grâce à un système d’abonnement ; faisant de l’ombre au supermarché le plus proche, situé à 20 minutes à en voiture. Ces deux hauts lieux de Tremargat ont pu voir le jour grâce à l’implication de la mairie, qui a racheté les locaux et encourage ces initiatives. Il faut dire que la mairie est à l’image de l’esprit de Tremargat : participative et collective. Le programme est pensé par et pour les habitant.e.s, suite à quatre réunions publiques avant les élections pour faire le bilan de mandat puis l’élaboration du prochain. Des comités consultatifs se chargent du suivi. Le.a maire de Tremargat ne réalise qu’un seul mandat, permettant un constant renouvellement, et un.e ou plusieurs ancien.ne.s maires assurent la continuité dans l’assemblée municipale . Les membres du conseil municipal sont choisi.e.s par les électeurs.trices parmi la liste ouverte de candidat.e.s. Même le site internet de la marie, « collectif et interactif », est issu d’un partenariat entre associations, habitant.e.s et entreprises, permettant de partager des petites annonces (covoiturage, demandes de coup de mains etc), les appels aux chantiers participatifs et l’agenda culturel. Tremargat, c’est aussi la première commune bretonne à se fournir en électricité renouvelable, en préférant Enercoop à EDF. On le comprend vite, les habitant.e.s de Tremargat s’entraident et puisent, dans cette ambiance conviviale, l’énergie pour imaginer ensemble le futur de leur territoire.

Tremargat est restée une terre rurale, avec une quinzaine de structures agricoles, presque toutes en bio. Une SCI a d’ailleurs été créée en 2012, réunissant aussi bien habitant.e.s de Tremargat et de communes voisines, qu’urbain.e.s de St-Brieux, pour aider à l’installation de paysan.ne.s, entrepreneurs.euses et artisans, inscrit.e.s « dans une démarche de développement durable et local à travers un engagement collectif et solidaire ». C’est justement grâce à la SCI et son achat de terres, qu’Anne-Marie et Baptiste ont pu s’installer.  La commune manquait justement de maraîchers.

Les jardins de Lampoul

Quentin, Anne-Marie et Benoit en plein repiquage de salades

A mon arrivée, le couple est parti livrer l’épicerie du Tremargat, l’un de ses principaux clients avec Coriandre, le restaurant local et bio du village. C’est Benoît, stagiaire en BPREA (Brevet Professionnel Responsable d’Entreprise Agricole), et Quentin, wwoofer* qui m’accueillent sur la ferme, qui est aussi le lieu de vie du couple et de leurs deux enfants. Le couple fait appel aux wwoofers  depuis le début de leur installation. Une aide non négligeable  mais qui leur prend aussi beaucoup de temps quand il faut s’assurer que les apprenti.e.s  réalisent les bons gestes. Un semis de salades se rate facilement. Le couple revient les bras chargés de légumes et épicerie sèche et bio,  pour alimenter la cuisine de la caravane réservée aux wwoofers. D’une voix douce et chaleureuse, Baptiste m’explique le fonctionnement du wwoofing, les activités commencent à 9h, la pause déjeuner collective entre 12h et 14h et la journée se finit à 16h, assez tôt pour profiter d’une baignade  dans le lac de Kerne-Huel. Pour Anne-Marie, « les wwoofers apportent beaucoup à l’énergie de la ferme. Ce sont aussi des rencontres enrichissantes pour nos  enfants ». Fin de journée, c’est l’heure des apprentissages de Robin, dont l’éducation est assurée par les parents. Le soleil se couche sur Tremargat, je me sens déjà apaisée par la tranquillité et l’énergie particulière qu’il  y règne.

« Notre commerce de jouets en bois ne marchait plus. Nous nous sommes posés et avons fait le point sur nos besoins. » De cette discussion, en est ressorti l’envie de vivre à la campagne et d’y trouver du sens. 

« J’ai toujours eu ce rêve de vivre en autosuffisance avec ma famille, près d’un lac, dans un petit village où les gens partageraient nos envies de sobriété et de faire collectivement  et, pourquoi pas, avec des gens qui souhaiteraient aussi éduquer leurs enfants à la maison. »

Anne-Marie

Tremargat est devenu alors ce rêve. Anne-Marie aimait aussi cultiver, une passion transmise par son grand-père, avec qui elle passait des heures au potager, le préférant aux devoirs scolaires. « Je n’ai jamais aimé être enfermée. Je serais malheureuse dans un bureau. Je me voyais dehors, à cultiver. Ca a du sens pour moi ». Pour Baptiste aussi, qui, pour faciliter leur installation, reprend un BPREA.
Lui, comme Anne-Marie, ne viennent pas d’une famille paysanne, ce n’est pas seulement la technique agricole qu’il faut alors apprendre mais tout un fonctionnement et un mode de vie. Décidé, le maraîchage en micro-ferme bio est une évidence pour le couple, dont le modèle est celui de la ferme du Bec Hellouin, en Normandie. « On s’inspire aussi d’Eliot Coleman  et de la permaculture », ajoute Baptiste. Eliot Coleman est connu pour avoir développé un modèle d’agriculture biologique intensive, qui vise à générer un maximum de rendement sur de petites surfaces.

Anne-Marie prend soin des tomates

Leur serre a été pensée pour être belle et agréable à travailler. Au cœur,  une mare et des fleurs attirent les insectes, en particulier les abeilles. Un carillon se balance au vent et ses notes se posent sur celles des oiseaux. Elle a aussi été imaginée pour recréer un micro-écosystème, plus complexe que les serres de monoculture, trop artificialisées. Sur les 1100m2 de leur serre, l’optimisation de l’espace est la clé, ainsi que la diversité et l’association des variétés cultivées. Roquette et carottes se partagent la même planche, tomates, basilic et salades une autre. Les plantations sont réfléchies et planifiées,  en prenant en compte leur temps de croissance, afin que les récoltes soient continuent et se croisent. Anne-Marie et Baptiste se refusent à utiliser des bâches en plastique pour couvrir leurs sols, et misent sur les couverts végétaux et la rotation des cultures pour garantir leur richesse. Un espace est dédié aux semis. Le couple a de temps en temps recours aux semences hybrides bio, « nous devons encore nous stabiliser financièrement. Certaines variétés paysannes, comme c’est le cas de cette courgette jaune, ont peu donné. C’est donc beaucoup d’espace utilisé qui est peu rentable pour nous. », m’explique Baptiste. Cette seconde visite en micro-ferme maraîchère me le confirme à nouveau : leur esthétisme amène poésie, enchantement et bien-être dans le quotidien ; une nécessité pour repenser notre rapport au monde et au vivant, et (re)construire des sociétés humaines qui évoluent harmonieusement dans leurs espaces.

A côté de la serre, le couple agrandit  peu à peu l’espace cultivé. Cette fois-ci en plein champ, ce sont des salades, haricots et courges qui prennent leur place. On planifie en ce moment la saison prochaine,  et l’agenda des plantations. Le dernier livre de la ferme du Bec Hellouin, « Vivre avec la terre » (ed. Actes Sud) sert de référence. Pour Anne-Marie cette ferme est exemplaire. « Elle montre aux petits agriculteurs, comme nous, qu’on peut vivre de ce modèle ». Comme la ferme en Normandie, ici aussi on expérimente. « On a voulu travailler avec un âne, mais il s’ennuyait dans son pré, alors on l’a mis avec le cheval d’un voisin. Au final, il était impossible de les séparer. On a abandonné l’idée mais pas les animaux». Au jardin de Lampoule, on apprend à cohabiter avec d’autres êtres vivants, on n’est pas dans le contrôle mais dans le soin, à soi, aux autres, à son lieu de vie. La limace, l’ennemi des salades, renseigne sur un déséquilibre de l’écosystème, et pousse le couple à chercher une solution douce pour l’éloigner vers un autre endroit. Bien sûr, l’expérimentation peut parfois porter préjudice. Quand ça rate, c’est aussi l’équilibre financier de la ferme qui est en danger.

« Aujourd’hui nous avons beaucoup de travail, et encore la nécessité de nous stabiliser. Nous apprenons au fur et à mesure, on fait aussi beaucoup de recherches. Mais parfois les questions sont trop nombreuses, et nous n’avons pas le temps de trouver les solutions ». 

Anne-Marie

Le couple est dans une passe compliquée, à tel point qu’il se demande s’il ne devrait pas arrêter, avant de tout perdre. La météo du mois de juin n’a pas été clémente pour les cultures, en particulier pour celles des tomates (rentrée économique normalement  importante l’été), il leur faut trouver encore davantage de lieux de distribution et rembourser quelques dettes dues à leur installation. Les cinq premières années, les agriculteurs.trices peuvent bénéficier d’exonérations partielles des cotisation sociales et d’une aide financière à l’installation. Pour Anne-Marie et Baptiste, c’est bientôt la fin de ces aides et une inquiétude supplémentaire. « Mais si on arrête, je dis au revoir à mon rêve. J’ai réussi à le réaliser, et si nous abandonnons la ferme, j’abandonne mon rêve. Mais quand ma fille me montre un papillon et qu’elle s’émerveille de la beauté des insectes, ça me rend heureuse, je me dis que j’ai réussi quelque chose », s’émeut Anne-Marie.
Je quitte le couple en espérant voir leur projet se pérenniser et que leur famille puisse continuer de s’épanouir à Tremargat. L’optimisme ne les quitte pas, c’est déjà bon signe pour l’avenir.

Robin aime chiper quelques tomates pendant la récolte

Et la vie continue

Sarah et Neil

Sur leur terrain, un autre couple, Sarah et Neil, vit dans une caravane en attendant de trouver des terres. Anciens wwoofers chez Anne-Marie et Baptiste, ils travaillent quelques heures dans la semaine en échange de l’accès à l’eau et à l’électricité. Les deux jeunes font partie de cette génération marquée par la théorie de l’effondrement. C’est en Norvège, dans un éco-lieu, qu’ils se rencontrent. Sarah s’occupait du jardin permacole. Une longue panne d’électricité lui fait réaliser brutalement notre dépendance énergétique. Elle et Neil se retrouvent dans leur volonté de vivre en autosuffisance.

« J’ai exercé plusieurs métiers pour essayer d’avoir un impact positif sur la sensibilisation à l’écologie. Rien ne m’a convaincu. J’ai été très déçu. Avec notre projet de ferme et de totale autosuffisance, l’idée n’est pas de vivre non plus en autarcie, on veut aussi partager, montrer comment on peut faire. »

Neil

Le couple a déjà plein d’idées pour fabriquer une petite éolienne, avoir une champignonnière, produire leur propre biogaz à partir de leur compost et aller vers leur autonomie. « Nous avons peu de besoins donc peu de dépenses. Nous voulons surtout une qualité de vie » ajoute Sarah. Comme beaucoup, Tremargat les a attirés pour son sens de la convivialité et de la solidarité.

Vendredi soir, soirée pizza au bourg, organisée par la S.A.G.A, Société Auto-Gérée d’Activités, le dernier né de la SCI de Tremargat. Ce projet collectif « à haute qualité enivrante » comme l’indique le flyer, vise à utiliser une zone d’activité abandonnée pour permettre l’installation d’artisan.e.s, entrepreneurs.ses et d’espaces d’apprentissage  (Maison de semences paysannes, atelier vannerie, de transformation alimentaire, de réparation, une micro-brasserie). Une jeune femme garnit les pizzas, à prix libre et qui financeront la S.A.G.A :  «On avait commencé à occuper le lieu, mais illégalement quoi. On nous a délogés à quelques reprises et puis la SCI nous a proposé de légaliser le projet et de nous aider à le concrétiser. L’idée c’est aussi de créer un espace pour les habitants et que chacun puisse l’investir comme il veut. »


J’ai la sensation que les initiatives ne manqueront jamais à Tremargat. C’est en s’associant aux décisions et aux réflexions de leur commune, que les habitant.e.s sont devenu.e.s de réel.le.s acteurs.trices de son avenir. Si la démocratie participative n’est pas toujours évidente à mettre en œuvre, Trémargat montre que lorsque chacun.e se sent investi.e sur son territoire, les bienfaits se notent tant à l’échelle du groupe que de l’individu.e.

Je vous invite à vous rendre sur le site de la mairie de Tremargat pour plus d’informations.

Le chien se régale autant que nous des fraises

*le Wwoofing, World-Wide Opportunities on Organic Farms, est un mouvement né en Angleterre et aujourd’hui présent dans plus de 130 pays. Il consiste à échanger quelques heures de travaux agricoles (maraîchage, jardinage ou autre) contre logement et nourriture

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